Le pitch : Deux femmes aux antipodes du monde, de l’âge, du siècle, de l’humanité, de la survie. Anoua, une adolescente impubère, dans sa tribu primitive aux confins du désert, lutte pour échapper à la tradition sacrificielle qui pèse sur elle depuis sa naissance. Queenie, vieille dame indigne sur une plage californienne, au crépuscule de son existence, s’acharne à étouffer sa mémoire et à endiguer les marées de souvenirs qui refluent inexorablement. Deux petites reines, deux tours en feu.

Âmes sensibles, s’abstenir…

Mon avis : J’avoue avoir eu beaucoup de mal avec les premières pages, ultra violentes, barbares, sanglantes… qui m’ont presque incitée à abandonner ma lecture. Cela aurait été fort dommage, car je serais passée, je crois, à côté d’un chef-d’œuvre. Puissant, d’une écriture tour à tour lyrique ou crue, poétique ou vulgaire, « Petites Reines » ne m’a pas laissée indifférente… Donnant tout à tour la parole à la jeune fille libre et à la starlette californienne vieillissante et menteuse, l’auteur nous livre une réflexion à la fois sur la place de la femme et sur l’importance de la mémoire dans deux univers totalement opposés.

Cela fait longtemps qu’un livre ne m’avait pas autant bouleversée, happée, déstabilisée – n’est-ce pas là le propre d’un grand livre ? Le style précis, nerveux, visuel (Jimmy Lévy est scénariste, « Petites Reines » est son premier roman), est d’une grande qualité littéraire. Extraits.

(Anoua)

« (…) Parfois, je rêve que ma vie est un rêve et que je vais me réveiller dans le corps d’un serpent caché sous les pierres fraîches au bord de la rivière. Le chef clanique à ma poursuite me voit sous cette apparence et ne me reconnaît pas. Je glisse ma peau froide à ses pieds sur les pierres humides, je mords à sa jambe et il tombe de douleur et il agonise de mon venin. Il se tord à terre tout boursouflé et son visage se déforme et se fend en laissant voir les scorpions et les vers qui habitent sa tête. Mais ce moment ne dure jamais jusqu’à sa mort dans mon rêve. On me réveille dans mon joli corps à la peau tiède que les vieilles secouent et trimballent dehors parce que le chef s’impatiente de me voir tourner nue. Là je me dis que je suis dans le rêve de mon rêve et que si je tourne encore et encore je vais me réveiller dans le corps d’une gazelle au somment des montagnes d’où on peut voir le reste du monde. (…) »

(Queenie)

« (…) Les souvenirs changent comme les rêves s’estompent, en laissant des ombres bleues sur des draps froissés. Les souvenirs se déguisent pour danser au bal masqué de nos regrets, aussi fardés que des vieilles putains. Les souvenirs, c’est dégueulasse, ça ne rappelle que ce qui manque, juste pour rappeler que ça manque. Les souvenirs, à partir d’un certain âge, d’une certaine quantité, il faudrait ne plus en avoir, de plus les accumuler. On devrait pouvoir se vidanger la mémoire dans une fosse commune où on ne reconnaîtrait plus les siens. Les souvenirs c’est une foutue saloperie de punition. À partir d’une certaine dose, on devrait avoir droit à des vacances. Une bonne amnésie, et ça repartirait pour un tour. Tu parles. Rien ne repart et tu croules comme un vieux mille-feuille sous la charge de tes sédiments empilés. Un escargot qui promène son immeuble (…) »